| PORTRAIT Safiatou Loum Secrétaire exécutive du CERFLA · Partenaire A Better Life, Sénégal |
| POURQUOI CE PORTRAIT ? Derrière chaque projet, il y a un écosystème d’acteurs. Des partenaires locaux ancrés dans les territoires depuis des années, des productrices qui ont construit leurs filières, des élus, des agents techniques, des responsables associatifs des maires… Ce sont ces alliances, discrètes, patientes, souvent invisibles, qui font que les choses évoluent et se maintiennent dans la durée. Pour A Better Life travailler en partenariat est la première condition d’une initiative réussie : le changement se construit à plusieurs, à partir de ce qui existe déjà sur place. Pourtant, dans les formats habituels : bilans, rapports, évaluation, résultats effacent trop souvent ces visages au profit des chiffres. Cette série de portraits donne la parole à ceux qui agissent. Pour raconter des trajectoires, des regards, des façons de faire et montrer de quoi est faite une transformation réelle. Le premier portrait est consacré à Safiatou Loum. Nous la remercions chaleureusement pour le temps qu’elle nous a accordé. |
UN PARCOURS TRANSVERSAL
Safiatou Loum travaille depuis près de vingt ans aux côtés des communautés rurales au Sénégal. Son approche repose sur une conviction simple : le changement ne se décrète pas, il se construit à partir des dynamiques locales, des savoirs, des pratiques déjà en place et surtout aux côtés des populations.
Son parcours reflète cette manière de faire. Formée en géographie de l’environnement, en santé communautaire, en plaidoyer et en gestion de projet, elle a développé une expertise à la croisée de plusieurs domaines. Plus qu’une accumulation de diplômes, c’est une façon de relier les enjeux sociaux, économiques et environnementaux, et d’appréhender les territoires dans toute leur complexité.
Depuis 2007, elle est secrétaire exécutive du CERFLA, une organisation sénégalaise engagée dans l’accompagnement d’initiatives locales en milieu rural. Ancrée dans le nord du pays, l’organisation travaille en lien étroit avec les territoires sur des enjeux à la fois environnementaux, économiques et sociaux.
Dans ce cadre, elle collabore avec A Better Life by SOS SAHEL sur l’initiative Beydaare Finaa Tawaa, soutenue par l’Ambassade de France au Sénégal. Celle-ci accompagne les productrices et producteurs engagés dans les filières de produits forestiers non ligneux, comme le jujube ou le dattier du désert, afin d’en renforcer la structuration et la valorisation.
Une collaboration DANS LE TEMPS et non une aide
Pour Safiatou Loum, une initiative se construit dans la durée et dans l’échange. Avant d’agir, elle prend le temps d’écouter et de comprendre ce qui est déjà là, mais aussi ce que les habitantes et habitants veulent faire évoluer. Son rôle consiste à créer les conditions pour que les activités existantes puissent se renforcer et se déployer.
« Mon travail c’est : soutenir les gens, travailler avec la communauté, mieux comprendre ce qu’ils veulent. Mais leur donner aussi confiance parce qu’ils ont du potentiel, ils ont des connaissances …»
Elle voit ces communautés comme des partenaires. Les femmes avec qui elle travaille ne reçoivent pas une solution venue d’ailleurs, elles co-construisent, avec leurs savoirs, leurs expériences, leurs ressources et à partir de leurs propres choix. « L’essentiel, est de veiller à ce qu’on puisse bien travailler ensemble et qu’on se comprenne d’abord. »
Cette approche demande du temps, une présence continue et un ancrage local solide. Elle repose aussi sur la capacité des populations à s’organiser, à porter les activités et à les faire vivre dans la durée.« Il faut des personnes engagés et motivés pour le portage des activités. Si on part sans ça, les initiatives ne perdureront pas.»
L’initiative Beydaare
Le nord du Sénégal a un climat sec, avec des pluies rares et irrégulières. C’est un territoire agro-sylvo-pastoral, où les populations vivent à la fois de l’élevage, de l’agriculture et des ressources forestières. Peu d’associations y sont présentes. Safiatou Loum travaille dans cette région à Labgar, Dodel et Doumga Lao, au cœur du territoire sur lequel se déploie l’initiative Beydaare Finaa Tawaa. Une zone où le CERFLA est implanté depuis plus de vingt ans. L’organisation connaît bien les réalités locales où elle a construit, dans la durée, des relations solides avec les communautés.
Dans ces territoires, certaines ressources naturelles occupent une place centrale dans les activités économiques. C’est le cas du jujubier et du dattier du désert, deux produits forestiers non ligneux emblématiques de la région. Le jujube, un petit fruit sucré, et la datte du désert, dont on extrait une huile, sont récoltés et transformés depuis des générations. Ces pratiques reposent sur des savoir-faire bien maîtrisés, déjà organisés, mais encore peu valorisés économiquement.
Lors de notre échange Safiatou Loum nous livre que le principal frein se situe au moment de la vente. Des intermédiaires itinérants, appelés bana-bana, se rendent directement auprès des productrices et fixent les prix. « Elles vendent malgré elles, parce qu’elles ne peuvent pas se déplacer pour aller vendre ailleurs. » affirme madame Loum. Les femmes disposent de peu de marges de négociation : elles sont peu mobiles et ne peuvent ni conserver, ni transformer davantage leurs produits.
Ainsi, même si les filières existent, les productrices sont cantonnées à la fourniture des matières premières sans poids sur les marchés avec pour conséquence, une faiblesse des revenus et des investissements.
L’huile du dattier du désert en est un bon exemple. Sa production repose en grande partie sur le travail des femmes, depuis la collecte des fruits jusqu’à la vente. Elle présente un réel potentiel, avec des débouchés existants aussi bien au niveau national qu’international. Pourtant, sa commercialisation reste limitée. En cause : des contraintes réglementaires complexes, l’absence de structures adaptées pour le conditionnement et la mise aux normes, un manque d’équipements et de capacités de stockage, mais aussi peu de regroupement entre producteurs pour accéder à des marchés plus structurés.
L’initiative Beydaare Finaa Tawaa a pour vocation de lever ces contraintes en développant des centres de services agroforestiers. Ces centres permettent aux productrices de s’organiser, de transformer, stocker, conditionner et vendre leurs produits dans de meilleures conditions. Ils s’appuient sur des filières déjà en place, s’inscrivent dans le territoire et sont pensés pour durer.
« Depuis longtemps, les productrices cherchent à mieux valoriser leurs récoltes. Aujourd’hui, la mise en place d’un centre de services agroforestiers, dédié à la transformation et au stockage, répondrait à leurs attentes et leurs ambitions, en leur permettant de renforcer leur activité. »
DES RESULTATS QUI DEPASSENT LES CHIFFRES
Pour conclure ce qui ressort de cet échange avec Safiatou Loum, c’est une manière d’agir qui s’inscrit dans le temps et qui s’adapte aux réalités des territoires. Les actions sont déterminées et évoluent en fonction des besoins, en s’appuyant sur les dynamiques existantes et les ressources déjà présentes.
Les résultats ne sont pas immédiats. Dans les zones où le CERFLA est engagé depuis longtemps, certains effets apparaissent après plusieurs années, une fois que les activités et l’organisation se sont consolidées. Ces résultats ne se limitent pas à des chiffres, aux revenus ou à la production. Ils se traduisent aussi dans les conditions de vie : des femmes gagnent en autonomie, participent davantage aux décisions du foyer, soutiennent la scolarisation de leurs enfants et prennent une place plus visible dans la vie locale.
Au-delà de ces effets, certaines initiatives font émerger des dynamiques plus larges. Dans le cadre de Beydaare Fina Tawawa, la mise en place de centres de services agroforestiers en est une illustration concrète. Ces structures nécessitent du personnel pour fonctionner, notamment pour la transformation, la gestion et la commercialisation. Elles créent ainsi des opportunités d’emploi local. Des jeunes peuvent ainsi se former, exercer une activité sur leurs territoires et y construire leur avenir, sans être contraint de partir. « Nous contribuons à la réduction du chômage des jeunes dans chaque commune », résume Mme Loum.
Une partie de ces changements reste difficile à mesurer. Safiatou Loum insiste sur des dimensions plus larges, comme le bien-être : pouvoir rester vivre auprès de sa famille, subvenir à ses besoins et valoriser son activité. Un aspect rarement pris en compte dans les indicateurs classiques, mais central.
« Le bien-être, on ne le mesure pas. Pourtant, il est fondamental dans l’équilibre d’une personne. Quelqu’un peut partir en ville, gagner plus, mais être loin de sa famille. À l’inverse, rester au village avec moins de revenus peut aussi vouloir dire vivre mieux, entouré. C’est un aspect qu’on devrait intégrer davantage dans l’évaluation des conditions de vie », conclut Mme Loum
Le CERFLA est partenaire du projet Beydaare Finaa Tawaa, porté par A Better Life by SOS SAHEL, visant à structurer et valoriser les filières de produits forestiers non ligneux dans le nord du Sénégal.
Projet Beydaare Finaa Tawaa — ABL / SOS Sahel
